Lors d’une visite récente au Musée du Carré d’art de Nîmes nous tombons sur une œuvre de Louis Cane de la série « sol/mur » typique du début des années 70. Une photo, vite fait, nous rappelle l’époque des photos en noir et blanc, les seules que nous avions la plupart du temps quand Scanreigh m’expliquait ce qui l’intéressait pour lui-même dans l’art de ses contemporains. Il a fallu attendre je ne sais quelle exposition parisienne ou la foire de Bâle pour voir une œuvre « sol/mur » en vrai.
La période abstraite de Scanreigh à ses débuts est souvent décrite comme appartenant à la mouvance Supports-Surfaces. Parmi les membres de ce groupe d’avant-garde français, Louis Cane a indéniablement eu de l’influence sur Scanreigh.
Parmi d’autres influences, deux autres artistes de la génération précédente ont beaucoup compté : l’américain Barnett Newman et le français d'origine hongroise Simon Hantaï.
Scanreigh me raconte qu’il a fait un voyage tout exprès pour aller voir la rétrospective Barnett Newman au Grand Palais à Paris en 1972. L'artiste américain avait inauguré dès 1948 une peinture extrêmement radicale en scindant de grandes surfaces de couleur par une ou plusieurs limites verticales qu’il appelait «zip» et qui telle une fermeture éclair était censé à la fois diviser et relier deux espaces de l’œuvre.
Quant à Hantaï, ce sont ses toiles froissées qui ont intéressé Scanreigh. L'artiste nouait ses toiles avant d’y appliquer de la couleur. Une fois dépliée, la toile révélait un jeu d'empreintes colorées avec les endroits de la toile épargnés par la couleur. Nous n’avions pas vu la rétrospective de 1976 au Musée national d’art moderne de Paris, en revanche celle de 2013 au Centre Pompidou m’avait fait replonger dans une remémoration semblable à celle de Nîmes devant le Louis Cane.
De la démarche de ses ainés, Scanreigh a également retenu – dans un premier temps – le grand format «à taille humaine» qui absorbe le spectateur dans l’espace de l’œuvre. Avec ces trois exemples, lui qui depuis 1972 testait plusieurs formules tenait sa « recette ; elle sera mise en œuvre à partir de 1974 : de grandes toiles libres sans châssis quasi-monochromes (Cane), de la toile froissée (Hantaï), le tout servi par une technique de délimitation des zones internes de l’œuvre par du scotch. (Newman). Au début de simples bandes verticales, puis des obliques, puis des obliques opposées à une verticale, puis des obliques croisées. La réalisation se voulait distanciée, «impersonnelle», en pulvérisant de la teinture sur de la toile posée au sol. (La teinture instable à la lumière sera remplacée par de l’acrylique dilué).
Pour cautionner ces références, la théorie de Supports/Surfaces, conceptualisée par la revue Peinture-Cahiers théoriques avait de quoi séduire l’autodidacte venant de l’université où soufflait encore largement l’esprit frondeur de mai 68. Il y avait un plaisir à faire du dérangeant, du brut, du « pauvre », la question pour l’art du moment étant en premier lieu de se mettre à nu dans sa stricte matérialité et par le geste qui la faisait exister. Ni biographie, ni narration, ni sujet, ni projection mentale dans quoi que ce soit, rien d’autre à faire voir que le fait pictural en lui-même.
Pour partir de rien c’était parfait, mais le groupe Supports/Surfaces d’où soufflait le vent était déjà en pleine scission quand Scanreigh a commencé à peindre. Déjà peu enclin à l’esprit d’école et même s’il s’intéressait beaucoup aux sciences humaines, Scanreigh était à l’étroit dans le rigorisme théorique sur lequel il s’était appuyé. Ne voulant pas renoncer à une forme de séduction, il s’est écarté progressivement du minimalisme initial en assumant pleinement l’hérésie des reliefs colorés en trompe-l’œil. Il ne cessera d’intensifier les effets tridimensionnels et illusionnistes dans son travail. En même temps, comme par contrecoup, il a donné de l’importance à la structure interne des tableaux même si les bandes en restant ouvertes à leurs extrémités continuaient de suggérer un espace «all over» assez fidèle aux concepts initiaux.
Le compartimentage interne des tableaux de cette période semblait devoir endiguer la fluidité de la couleur. Il faudra plusieurs années à Scanreigh avant que la coupure à vif dans cette mouvance colorée se révèle à lui comme l’expression la plus élémentaire du dessin, à savoir un trait. Et la suite prouvera à quel point le dessin était désiré.
FB
Les toiles Foucques avec Du Val et Le Roy avec Seron ont été exposées aux Ateliers aujourd'hui du Centre Georges Pompidou en 1980.