Picasso est présent dans mon travail sans que je puisse parler d’« influence ». Il faudrait d’autres regards que le mien pour dire exactement de quoi il s’agit. Ce qui est certain c’est que Picasso me fournit souvent des points d’accroche et de dérivation.

sc Il y a ce tableau de 2008 (L’Ombre rouge, huile sur toile, 146 x 97 cm) qui renvoie à deux tableaux de Picasso très semblables de 1953 : “L’Ombre” et “L’ombre sur la femme » où une forme sombre à l’avant-plan figure “l’absent” c’est a dire lui-même absent de la vie de Françoise Gilot qui vient de le quitter. Dans mon « ombre rouge » à moi la forme de l’avant-plan est étranglée comme noyée face à un paysage aux crêtes escarpées, mêlé d’un fatras d’objets, le tout surplombé d’un ciel gris pourvu d’une ampoule rouge géante et de deux pendus indéfinissables. pic
Ce n’est pas le manque qui m’a dicté ça à l’automne 2008 à moins que le dispositif travaillé et retravaillé trahisse une interrogation insistante sur ce qui est devant. Mais devant qui ? Picasso que je regarde ou moi-même ? … la référence autobiographique s’emmêlant les pinceaux comme dit l’expression prise à la lettre !

J’ai déjà évoqué ici mes Tocades en hommage à l’art des autres dont Picasso fait partie évidemment. Un grand dessin de 2006 comporte le collage d’une couverture de livre édité par Skira en 1948 et préfacé par Tristan Tzara. L’élément est tenu par une main jaune qui provient d’une autre source, de même que les lettres « h,q,p d’ap » et p.6 — pour page 6, qu’y avait-il de si important page 6 ?. Je ne le sais plus moi-même ! Sur le moment ces marques méritaient leur place, mais l’auteur en oublie parfois les raisons… comme tant de signes qui nous parviennent et qui clignotent dans notre vie entre signifiance et insignifiance.

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Un dessin de 2 011 le dit autrement : il intègre une vraie fausse gravure de Picasso, vraie parce l’eau-forte sur Japon est authentique et fausse parce qu’elle se donne pour une œuvre de Picasso qu’elle n’est pas, c’est un faux. J’avoue que ce brouillage des pistes me réjouit particulièrement.

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Dans un dessin de 2013 (à gauche), j’ai sacrifié ma collection de numéros des Lettres Françaises avec ses nombreuses chroniques consacrées au « Maître de la Côte d’Azur ». Et tout ça fourmille autour d’une ampoule. Encore une ! Il y a aussi beaucoup d’ampoules et de lampes dans l’œuvre de Picasso. Exemple : ce beau lino en couleurs de 1 962, « Nature morte sous la lampe ». Mais je ne suis pas sûr que Picasso m’ait mis sur la piste des ampoules.

Une couverture de livre collée, encore une, se trouve dans cet autre dessin de 2013 (à droite). Elle provient d’un très curieux ouvrage de Marc Sabathier-Levêque. Ce journaliste à Paris-Match harcela Picasso en vacances à Perpignan pour obtenir une série de portraits dessinés qui lui ouvrirait, pensait-il, la porte d’un éditeur. Il parvint (aussi grâce à André Malraux) à faire publier son unique œuvre « Oratorio pour la nuit de Noël », poème de 351 pages (dix ans d’écriture entre 14 et 22 ans) aux Éditions de Minuit en 1955. L’ouvrage tiré à 1000 exemplaires (dont 500 bouffés par les rats dans un dépôt en Normandie) est illustré de seize portraits de l’auteur réalisés par Picasso. Ce dernier initia la souscription du livre en disant au poète : « Tu es celui qui a fait sortir la littérature française de son style louis-philippard ». Malraux, qui considérait ce texte comme « l’un des ouvrages majeurs du XXe siècle », écrivit à l’auteur : « On vous découvrira dans trente ans. » L’étonnant Marc Sabathier Levêque est mort à 37 ans en 1965. J’aime beaucoup ces épisodes de la « petite histoire »; j’aime en semer des traces dans mon travail et qui sans un certain « storytelling » restent incompréhensibles.

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Tout aussi indéchiffrable la référence à Picasso issue de la série Squiggle. Encore une couverture de livre collée. Ce collage est en grande partie masqué par une pieuvre phallique prise dans les lumières blanches d’un appareil verdâtre, sorte d’hybride entre caméra et projecteur. Les rayons projetés sont une manière de matérialiser le regard ; j’avais repéré ça chez Picasso. La vision d’une chose n’est pas ce qui vient de l’extérieur toucher la rétine de l’œil, c’est au contraire un faisceau qui part de l’œil pour se projeter sur l’extérieur indiquant bien que le regard est volontaire et dirigé. CQFD.