Sempé nous a déjà fait le coup de la vitrine du libraire avec ses bouquins à bandeaux où figure en gros caractères le nom de l’auteur, rien que le patronyme, le dernier « untel » à connaître (acheter) pour briller en ville. Par ce temps de rentrée littéraire, Sempé nous remet ça dans le dernier Paris-Match (30/08-05/09/12), un dessin qui épingle les nouveautés de l’édition, les signatures avidement tournées vers le soleil de la notoriété. L’image suffirait à faire sourire si un œil plus attentif ne détectait plus drôle encore.

sempe

Parmi les livres promus figure la correspondance amoureuse d’un certain Victor Hugo bardée d’un laconique « Victor ». Qui a pondu ce « Victor » volontaire ou involontaire ? Un naïf distrait, un gaffeur inculte qui ne sait plus qui est Victor Hugo ou au contraire un inconditionnel raide dingue du monument de la littérature française et qui n’imagine pas une correspondance amoureuse autrement qu’à travers des prénoms – l’affectueux « Victor » rejoignant la coquetterie de l’historien qui parfois écrit « Piero » ou « Leonardo » quand il décortique à la dure du della Francesca ou du da Vinci. À moins que l’affichage délibéré du prénom de l’auteur soit devenu le seul recours pour distinguer la valeur sûre de la fausse-monnaie des prétentions vouées tôt ou tard à l’anonymat. Ça, c’est la version subtile pour lecteurs de Télérama qui ont leur coupe-file aux expos et leur carte de bibliothèque en poche, la version plus prosaïque relève du marketing pur et dur, fier d’aligner la culture littéraire sur la culture d’entreprise où le subordonné très souvent n’a d’existence qu’à travers son prénom ; ainsi aurez-vous affaire à « Victor » comme à « Alexia » du SAV de votre portable… dans un monde définitivement « sympa » … et croulant de vulgarité et de mépris.

Notre opus sempéen est un bel exemple d’humour à détente multiple et qui résume formidablement ce qu’est l’art quand il est de l’art. Et c’est là où je voulais en venir : on peut en apprécier un début, une partie sans aller au bout, on peut y entrer par une porte ou plusieurs, toutes valables et ne s’excluant pas. De l’art aussi pour sa complexité qui ne se montre pas, ne se voit pas.
Sempé dessine aussi bien qu’il pense, pense aussi bien qu’il dessine… un artiste… mais on le savait déjà.

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