Le blog est resté en sommeil pour cause de travaux de Romain (à Nîmes, c’est normal). Des informations à ce sujet sont imminentes. Une bonne remise en jambes dans le monde normal a été pour moi la lecture du livre de Jean-Yves Lacroix. Un livre qui a su ne pas sombrer dans le tsunami de la rentrée littéraire : échos dans la presse et sur la Toile (Nouvel Observateur, Lire, L’Humanité, Le Temps, Médiapart, Fluctuat.net, le choix des libraires parmi d’autres sites encore), à la radio (Le Masque et la Plume - France-Inter ; Entre les Lignes - Radio Suisse Romande), et présence sur la première liste du Prix de Flore) … échos auxquels j’ajoute ceci :
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L’OBJET DU DÉBOURBAGE
Jean-Yves Lacroix connait le problème. Il met le personnage de son roman dans la situation d’avoir à juger des textes en confrère : Il craignait d’offenser et détestait, en vérité, devoir adapter sa franchise.
Pas simple, en effet, d’écrire sur un auteur que l’on connaît en chair et en os. Heureusement, je partage avec le personnage du roman d’avoir aimé ce que j’ai lu. Une sorte de preuve serait que j’ai souligné une phrase sans voir qu’elle figurait en 4e de couverture. Phrase hermétique d’ailleurs qui peut désorienter, heureusement que le roman démarre direct et concret.
J’ai une réserve sur l’incipit. Souvent, les livres pourraient selon moi commencer à la deuxième phrase, voire au deuxième paragraphe. Ici, une formule facile de hit-parade des bibliothèques d’Europe (qu’il faudrait toutes connaître ?) pour dire combien celle de l’ENS est incomparable… Bon.
L’à-coup passé, on emboîte le pas au narrateur, en archiviste-enquêteur qui nous la joue un peu Dan Brown…, disons Umberto Eco, ou plus classe, Borges. Mais, c’est bien du vrai Lacroix qui nous emporte dans la Perse d’après l’an mil, une Perse méconnue, si lointaine et lacunaire que même les encyclopédies défaillent, les calendriers n’en parlons pas ! On nous dit qu’ils sont à la révision. Omar Khayyam, champion de l’Orient mathématicien s’y emploie brillamment, avant et mieux que le staff à Grégoire, le pape qui rafla la mise. Voilà, pour la remise des pendules à l’heure. Mais attention, Lacroix n’entre pas dans la polémique très en vogue sur la dette de l’Occident envers le monde arabo-musulman. Pas de mise à jour de culture générale pour briller en ville. Il ne s’agit pas non plus de vibrer, de compatir, de nous identifier avec ce savant devenu poète éthylique. Omar Khayyam, le XIe siècle persan, c’est une armature. Voulue, appropriée. Une distanciation pour revigorer l’intemporelle question de ce à quoi les vivants passent leur temps : bosser, rien foutre, assumer, résister, fuir ? – toutes choses qui subtilisent la notion de liberté. Alors, qu’on en sache long ou pas sur Khayyam est une question à géométrie variable. Lui ou un autre, pourquoi pas cet énigmatique et génial mathématicien Ettore Majorana, qui déboule de son XXe siècle parmi les vizirs, sultans et autres filles des tavernes, ou encore cette poétesse et amante, si auréolée qu’il faut croire à son existence. Le lecteur, qui n’a pourtant rien bu, acquiesce : puisque le vin est inventé, que la recette se transmet de génération en génération, buvons-le ! Avant que le consensus général ne vire à la prohibition. L’individu qui se livre à nous le clame, mais en se ravisant pour lui-même, et pour d’autres raisons.
Qui décide de la frontière entre le dehors et le dedans ? La science ? La foi ? Les poèmes ? Les romans ? Ces choses qu’on écrit, que d’autres lisent, ces endroits où les inévitables figures paternelles débordent comme les coloriages d’enfant qui ont du mal avec les contours.
Le biographe qui nous a embarqué est un historien d’un genre particulier, il fait du carottage plutôt que de la fresque. C’est mieux pour vendre des raretés aux bibliophiles. Cela affûte l’attention aux choses, aux êtres, aux pépites de l’ombre, ça rend la curiosité contagieuse.
Pourquoi avais-je tiqué sur la phrase qui s’est retrouvée en 4e de couverture ? Et qui dit : Surtout, le voisinage de la beauté a quelque chose de pratique que la pudeur n’avoue jamais, précédé de : À bien peser les choses, il paraît extrêmement judicieux d’habiter un palais. Parce qu’il m’est arrivé de gamberger sur la servitude paradoxale des domestiques, pris aux murs de belles et vastes demeures, entourés des plus belles productions de l’art, lieux d’excellence qui font les manuels d’Histoire et les dépliants touristiques. Ces domestiques, traités avec humanité par leur maîtres, ce qui statistiquement arrive, ont, comme certains névrosés, étrangement beaucoup à perdre à s’affranchir. J’extrapole, bien sûr, la lecture de Lacroix y incite. Omar, comment déjà ? Les siècles se mélangent les pinceaux. Cure-dents ? Bien que singulier, l’objet du rôle-titre est pluriel dans ce récit-stéréo. Qu’il soit d’or ou non, c’est un gage de savoir-vivre. Et c’est quoi, bien vivre ? Revivre ? L’auteur y répond non sans avoir planté des paravents plus vrais que nature dans le décor.
Bien des romans actuels jouent sur la crête qui sépare le réel et la fiction et celui-ci en est un avec un solide socle historique bien exposé à l’air du temps et qui offre des vides réels et providentiels au comblement. L’auteur y a mis son intimité douloureuse et joyeuse. C’est fait avec doigté et des bonheurs d’écriture certains. Détours proportionnés, ajustés, exacts. Par ces temps d’auto-fictions intempestives, on s’avise que c’est bien la dose qui fait le poison.

Le Cure-dent
Jean-Yves Lacroix
Edition Allia, 2008
ISBN : 978-2-84485-283-0
6,10 €