J’ai toujours eu à me plaindre de ma mémoire… ptyx, voyons, je devrais savoir… pourquoi je tique sur cet ovni lexical sous la plume de Jacques Jouet ? Je pars à la chasse au ptyx sur Google…
Mallarmé !… n’d’acco-o-ord … Reprenons :
Un : Scanreigh n’a pas dit que dans le Penrod 6, hommage à Claude Viallat, il y avait un texte de Jacques Jouet. Dans le premier numero aussi, d’ailleurs. viallat
Sans déflorer le contenu du numéro 6 (un peu quand même), Jacques Jouet traite dans son texte léger et enjoué (jamais faite celle-là ?) la célèbre forme de Viallat de snark, schmilblick, et enfin de ptyx. Excellent, me dis-je, sans vraiment mesurer à quel point la formule l’est.

viallat Deux : Toute personne au fait de l’art français sait que Claude Viallat est l’auteur d’une forme aussi indéfinissable que répétitive qui rend sa peinture identifiable au premier coup d’œil. Cette indéfinition formelle a enflammé l’exégèse.
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Trois : Jacques Jouet maniant, l’air de rien, la référence mallarméenne m’a poussée telle Alice dans le terrier du lapin Google pour un mot qui normalement n’existe pas ! Nous vivons une époque… oulipienne. Pour preuve : un luthier de Nancy en fait un violon électrique, un site japonais, définitivement hérmétique, porte ce nom, tandis qu’un Suedois sur un site de jeu d’échecs mondialisé en a fait son pseudo. Mais, littérature oblige, Yves Bonnefoy y a consacré un livre entier La hantise de Ptyx, un essai de critique en rêve, William Blake & Co. éditions, 2003 

Quatre : Mallarmé aurait donc inventé cet hapax (soyons cuistre) simplement pour la rime. Se doutait-il que l’invention de cette inanité sonore a priori symboliste virerait oulipienne en générant, en ce mois d’octobre 2006, 45 300 réponses sur Google ?
Mais avant de poursuivre, honneur à l’inventeur du sonnet :

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide: nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

Cinq : J’ai trouvé ce que je cherchais de manière inattendue sur le site d’Alain Lipietz. Pardon, si je suis la dernière à savoir que ce député européen vert n’est pas seulement un homme politique et un chercheur au CNRS. Il est aussi un fervent connaisseur de Mallarmé. Sur son site existe L’ouvroir de Mallarmé avec une étude de 51 pages téléchargeable (dernière mise à jour de février 2006) sur les deux versions connues du poème au “ptyx”. Je l’ai (presque) lue en entier. Et voilà enfin que le ptyx, tel qu’en lui même, s’éclaire ! Lipietz démontre que le mot désigne l‘outil du poète, sa technique propre, il donne toute son importance à une étymologie grecque qui fit les beaux jours des spécilaistes entre 1940 et 1970. Ptux signifie “pli” (d’une étoffe, d’un coquillage, de la matière en général), il signifie aussi “tablette ou feuillet pour écrire”, mieux encore “inflexions ou modulations de la pensée d’un poète”. On comprend qu’Alain Liepitz, partisan du poème en tant qu‘allégorie de lui-même selon l’intention première de Mallarmé himself, enfonce le clou à partir de cette constellation de significations et bat en brèche la thèse des adeptes de la lettre de 1868 où Mallarmé demande de l’aide aux amis pour glisser une signification dans son ptyx-sandwich de consonnes. Lipietz, tablant sur la non-ignorance du grec ancien de l’élève Mallarmé démonte ladite lettre et par là la légende du ptyx insignifiant. Bon, je renvoie à son essai en ligne qui sera prochainement publié sur papier. Alain Lipietz craint et déplore que la cohabitation avec la version numérique ne soit pas tolérée mais là est un autre débat. Pour finir, merci, Jacques, de m’avoir fait voyager en pays ptyx. Pas de doute, le trucmachinchose de Viallat est bien son ”ptyx” au sens mallarméen et lipietzéen.

Viallat dans son atelier par Jean-Pierre Loubat