KLES SAVOIRS DE SCANREIGH
Bernard Lamarche-Vadel

Il n’est point de peinture sans objet, sans que se constitue un certain type de représentativité d’une pratique par et dans l’objet qu’elle institue.

Depuis une trentaine d’années, le principal objet que s’est donné la peinture,se tient dans l’analyse et l’effectuation de ce qui régit l’acte de peindre pour lui-même, hors de toute référence autre que la peinture elle-même; s’il est une désignation par contre et toujours, idéologique, à savoir donc une histoire, celle de la représentation. En ce sens, absurde est la distinction entre figuration et abstraction, tout aussi absurde “la coupure cézanienne” dont on nous rebat les oreilles. Tout au plus Cézanne a-t-il marqué les prémisses de la clôture d’une typologie classique de l’objet. Manet, le grand oublié de notre modernité, ouvre, lui, une nouvelle instanciation objectale, tout aussi idéaliste que ces prédécesseurs, d’ailleurs, dans ses finalités, que nous observons aujourd’hui où la jeune peinture sature son objet, s’oblige de différenciations toujours plus ténues sous l’empire de l’idéal du monochrome.

Il semble que nous soyons arrivés à la fin d’un certain type de sujet/objet de la peinture, arrivée au point tel que la métaphore ne fonctionne plus, l’écart s’est désagrégé, nous sommes déjà du miroir, atteint presque.

L’exposition de Louis Cane naguère, Scanreigh aujourd’hui, et la liste serait longue très bientôt, remarquent cette conscience d’une conclusion indépassable et la nécessité donc de distinguer un nouveau sujet, qui, sur le plan de la désignation de sa propre structure propre, puisse faire peinture.

Désigner de cette façon un sujet par l’inscription d’une structure qui nous en rapporte la nature, la connaissance, du même coup fait sauter le vieux clivage abstraction/figuration et Scanreigh qui désigne entre autres sujets le corpus Support/Surface nous le démontre à la perfection. Les tableaux de Scanreigh sont la figuration d’une abstraction qui voici peu prit elle-même pour sujet la détension de la toile, la pratique du pli, du contre-pli, le report, les effets de saturation, de perspective chromatique, etc…

Scanreigh, de plus, vise à un autre effet qu’il me semble important de souligner, son travail en accentuant les codifications organiques du corpus considéré nous assure un regard sur l’économie très singulière du maniérisme.

Le maniérisme se joue du regard supposé savoir de l’autre, désignant ce savoir comme fond commun par la grâce d’une signalétique allusive, mais ce faisant il présente la vacuité de ce savoir, son naturel arbitraire, pour le moins son éloignement, au pire son inanité. Assurer une communauté sur un semblant de savoir, exposer le semblant pour mieux occulter le savoir supposé commun, opération typique d’un autre savoir sur l’inconscient de la part du peintre, de mon point de vue, est une fort belle opération perverse. Et de ce point de vue Scanreigh touche à la figuration de la limite du système, celui de Support/Surface ici désigné, lorsqu’il parvient à ce lieu vacillant et pourtant surcodé, oublieux et su, intermédiaire et ancré, peint et écrit, lieu de l’annulation simple des dualités où ça peint encore et ça rêve toujours.

Texte pour l’exposition Galerie l’Œil 2000 de Dominique Marchés,
28 octobre au 23 novembre 1977

repris dans la revue belge +-0 N°27, 1979