Voir plus de trente ans après, Les trois jours du Condor de Sydney Pollack (1975), ça fait drôle. Il s’agit de la énième (bonne) version de l’homme qui en savait trop, joué ici par Robert Redford, alias le “Condor”. Ambiance post-Watergate. Le héros découvre que son employeur, la CIA, est pourrie de l’intérieur ; impliquée dans des jeux troubles au Proche-Orient. Pétrole, of course.
Le film a bien sûr pris une patine particulière depuis les deux “interventions” militaires US au Proche Orient. Et certains aspects s’en trouvent extrapolés de manière saisissante. Par exemple, ce personnage appelé Joubert, un free-lance chargé des basses besognes de la CIA. Il n’est d’aucun bord et ne fait que ce qui est stipulé par contrat. Ce Joubert, originaire d’Alsace-Lorraine, mix de francité et de germanité joué par l’ex-Suedois Max von Sydow condor représente un curieux condensé d’Europe, un “allié” courtois, sans morale ni états d’âmes, efficace, réglo en affaires, sur lequel la CIA (les USA) peut compter mais sans avoir prise sur lui. Le bonhomme peut à tout moment vous filer entre les doigts (ne pas vous suivre dans une guerre contre l’Irak, par exemple, faire votre procès quand bon lui semble, voire même vous faire la leçon.) C’est ce que fait Joubert. Après résiliation in extremis d’un contrat visant à éliminer le “Condor”, il lui prodigue très confraternellement le conseil d’aller se réfugier en Europe. Mais le “Condor” préfère le patriotisme risqué à l’étrange confort européen, apatride, de son interlocuteur.
Autre exemple : le métier qu’exerçait le “Condor” auprès de la CIA. Il était chargé d’éplucher toutes sortes de documents, y compris des œuvres de fiction, pour détecter d’éventuelles “fuites” de la CIA. Également — et ce sera son piège — de faire de la prospective sur les écueils susceptibles d’entraver l’action de l’éminente agency, sur la marche du monde en général, les futures missions qui pourraient incomber à la CIA. Le tout avec vue imprenable sur le World Trade Center. Les Twin Towers sont là majestueuses, exclues de tout calcul de probabilité. Leur présence, désormais spectrale, réécrit le film en dissolvant de manière imprévue le héros positif et ce sur quoi reposait sa force : l’imagination et la capacité de déduction.
condor