Avant d’avoir un Ipod, je meublais le temps des courses en écoutant la radio, mais les centres commerciaux, c’est grouillant de parasites (surtout à proximité des caisses), alors l’Ipod, c’est un confort d’écoute inespéré. Je me retrouve en plein BHV à choisir — non, pas un porte-bouteille, mais presque — une passoire en inox. Tout en écoutant une émission “hijackée” (enregistrée en langage “geek”) sur France Culture, le “Vif du sujet” consacrée à la fin tragique de Louis Althusser. Philosophe culte des années 60/70 et moi au XXIe siècle en pub Apple un peu spéciale : silhouette endoudonnée sombre, écouteurs blancs dans les oreilles… une passoire différente dans chaque main. Laquelle prendre ? La plus stable ou celle qu’on peut accrocher ? Althusser masse sa femme et ne se rend pas compte qu’il l’étrangle… sauf qu’elle a un petit bout de langue entre les lèvres, il s’est donc passé quelque chose. J’ai opté pour une passoire stable et accrochable. Dans les années 73/74, dans le petit milieu que je fréquentais, Althusser était “incontournable”, “indépassable”, autorité absolue sur les marxisants de tous poils. Je tenais mon scepticisme en laisse, je n’avais d’ailleurs pas les moyens de contre-argumenter. Et puis le temps a passé depuis ce mois de novembre 1980 qui fit basculer le grand Louis Althusser à la rubrique “faits divers”. Dans les années 70, il était inimaginable que ce champion de l’intelligence critique étranglât sa femme — j’ai retiré mes écouteurs pour passer la caisse, échanger des bribes de politesse avec la caissière — tout aussi inimaginable que je sois en train d’écouter sur un engin inimaginable une émission de radio enregistrée sur mon inimaginable Mac. En revanche, en 73, la caissière, le BHV existaient ; moi et les passoires en inox aussi.