Matière première
Des carnets, il y en a des brochés, reliés, spiralés, des modestes, des cossus, frimeurs, décorés, estampillés… et même des discrets, au format de poche pour être trimballés en permanence. Achetés au rayon beaux-arts, loisirs ou rentrée des classes. Si j’en ai longtemps fait un usage immodéré, ce ne sont plus mes préférés. J’ai de nouveaux fournisseurs : les bouquinistes ! La Librairie Hérodote dans le vieux Lyon, la Librairie Tirésias à Strasbourg. Ces boutiques sont faites pour la chasse aux trésors… amoncellements, empilements, recoins inaccessibles dont le maître des lieux extrait les objets reliés qui font le délice de mes rêveries graphiques. Je les obtiens pour presque rien, contre un livre d’artiste, un ouvrage de bibliophilie ou un dessin.
Ce que je qualifie de « carnets » sont en fait d’étranges reliques, ce sont des recueils de poésie, des livres de dédicaces, des carnets de comptes, des partitions de musique, des cahiers d’école, presque toujours inachevés, un mélange de pages couvertes d’écritures anciennes et de pages vierges. L’inachèvement les a sans doute sauvés de la destruction. Ils sont souvent solidement reliés et leurs calligraphies anciennes sont émouvantes. Cela ne m’empêche pas d’être sans pitié pour elles, de tout recouvrir d’un impérialisme scriptural sans aucun scrupule ou presque. Pour cela j’utilise tout ce qui trace, tache, coule, encres de chine et de couleur, aquarelle, stylos, plumes, pinceaux, crayons et calames, en passant par tous les gris, noirs, sépias, par tous les camaïeux et tous les contrastes sur tous les styles de papier, du plus désinvolte, grunge, au plus chic, neuf ou abîmé, du sublime papier XVIIIe au tout rouillé du XIXe et l’infini gamme des ordinaires du XXe.

De vocation en vocation
Le carnet de dessin est l’attribut intemporel des artistes, presque un genre en soi, bien que peu exposé et commercialisé en tant tel. Mes premiers carnets, au début des années 70, sont du genre discret, de type « préparatoire », remplis de tampons soigneusement apposés, page après page, des recherches de structures pour mes peintures. Un peu trop prémédités, trop propres, trop convenus mais déjà des carnets « de voyage », même si le voyage est minuscule, un « Voyage autour de votre chambre » à l’instar d’un Xavier de Maistre, lu il y a longtemps sans me laisser grand souvenir. Quant au « Voyage où il vous plaira », il est toujours dans ma bibliothèque, le frontispice de Tony Johannot et la vignette en face de la page 84 m’émerveillent toujours autant, mais ai-je lu le texte ?
Un carnet de dessins, c’est aussi un carnet de notes. Textes et images, plutôt images et quelques rares notes, souvent la liste de choses à faire ou le pense-bête pour le supermarché. Et puis aussi des brouillons pour des textes, Picasso, Willem et d’autres… comme celui-ci, qui s’est écrit sous le soleil auvergnat des vacances avant de passer au Mac qui a l’obligeance de corriger mes fautes.
Ce que je considère comme mes véritables premiers carnets de dessins sont contemporains d’une époque où je fais table rase d’une certaine orthopédie du trait ; fini les tampons, les exercices géométriques ! C’est le début des années 80, j’ai envie de « dessiner », de figurer des choses, des êtres et mes carnets traduisent l’angoisse de la transition. Tout se cherche, les outils, le trait et moi aussi. Cela prend du temps et tout ne passe pas forcément par les carnets ; j’ai le souvenir d’une pile de vieux papier à lettres des «Etablissements Giron-Frères» à Saint-Étienne, une sorte de précurseur des recueils recherchés plus tard aux puces et chez les bouquinistes.

Le « dessin de train »
Avec l’obligation de prendre souvent le train, j’ai aussi pris l’habitude de dessiner pendant les trajets. Un atelier à Villefranche, des cours à Besançon, un appartement à Lyon, j’exploite le temps pris par mes déplacements, quasiment tous mes déplacements, car je n’ai pas de voiture. Voici donc un temps dédié à la lecture, à la rêverie, à la sieste et au dessin. Dans des carnets, bien sûr ! L’exercice du carnet devient régulier ; la pile impressionnante que les deux bouquinistes m’ont trouvé demande maintenant à être remplie, c’est devenu une obligation ! Comme si je le leur devais.
Une fois calé sur mon siège SNCF, mon carnet devant moi, je lève les yeux et il y a quoi ? Un paysage défilant qui ne se laisse pas fixer de manière simple, un univers de voyageurs plus ou moins connecté à toutes sortes de portables. Je constate vite que c’est limité et le bruit des basses qui sortent des baladeurs est encore plus agaçant que les conversations envahissantes. Même si l’apparition des portables a renouvelé un court instant les poses et les accessoires, le « dessin de train » est finalement assez décevant.

Captations
Alors, c’est sur une bonne vieille table de travail, chez moi, que ça marche le mieux. Bien installé, je coince devant moi des revues et plus généralement d’encombrants livres de photos, rapportés de la Bibliothèque de la Part-Dieu, à deux pas. J’en épuise consciencieusement tous les rayons et tous les sujets : guerres, misères, portraits terribles ou mondains, photos de mode, voyages exotiques, photos de films. Pendant longtemps, j’utilisais des catalogues de gravures, ceux du XVIe siècle avaient ma prédilection, puis j’ai été saturé de ce « déjà dessiné » et de sa virtuosité. Maintenant, je préfère à ce passé gravé prestigieux et inhibant, une technique cousine plus moderne, la reproduction photographique.
Le dessin d’après photo me procure la sensation de capter la chose qui a retenu un œil qui n’est pas le mien tout en me laissant libre de retenir à mon tour le détail insignifiant, opportuniste peut-être, qui m’intéresse : tel geste, telle attitude, tel regard, souvent une grimace, un enchevêtrement de corps. Pour une exposition de dessins érotiques, j’ai trouvé quantité de modèles idoines et je les ai traités avec la même verve sélective.
Si le recours à la photographie est un grand classique en art, je le suis peut-être un peu moins dans ma manière d’y recourir. Je suis un consommateur très superficiel, extrêmement gaspilleur, mille photos pour quelques dessins. Je feuillette vite, un coup d’œil suffit pour savoir si quelque chose alimentera mon dessin ou non. La première amorce d’après le document élu est angoissante et angoissée. Je suis en recherche, ces coups de crayon ou de plume ne sont pas forcément à la hauteur de mon regard ; les « carnets de démarrage » ne sont pas séduisants.

D’un carnet, l’autre
Je reprends le geste des premières esquisses sur d’autres carnets. L’angoisse disparaît. Dessiner d’après mes propres dessins est alors une détente, un geste libéré et presque heureux. Le plaisir de la copie ? Oui, mais peut-être au risque de perdre en cours de retranscription l’authenticité des premiers jets et de faire des carnets d’après les carnets des sortes de faux. Et puis non, car la reprise des dessins initiaux, bien que de plus en plus déliés au fil des répétitions, n’est pas une mise au net. Il s’agit d’une absorption particulière d’un point d’origine par une interprétation graphique qui impose impérieusement sa propre réalité. Dans ma manière de transcrire des images, je ne cherche pas à comprendre le sens voulu par les auteurs des photos, ni le sens plastique, ni le contexte écrit. J’aurais même tendance à m’en abstraire. Les carnets enregistrent des impulsions données par des images avec leurs légendes implicites ou explicites dans une suite de quiproquos graphiques plutôt intentionnels. On ne peut même pas parler de détournement. Tout finit par m’appartenir. J’y mets mon actualité, les romans, les biographies d’artistes que je suis en train de lire, l’air du temps, le quotidien le plus banal. Les carnets font ainsi l’historique de ce que je capte dans le regard de l’autre, de ce que j’en abandonne (presque tout), de ce que j’y greffe. Cette accumulation de stades et de phases me fournit des modèles inédits qui attendent à leur tour leur réemploi. Des dessins de mes carnets je fais des versions agrandies, sur des feuilles libres, parfois immenses quand je passe à l’échelle du tableau. Je les peins et tout se transforme à nouveau… avec toujours cette crainte de perdre la vérité et l’angoisse originelle sans parler du sentiment dérangeant d’être en train de faire un produit à exposer ou à vendre.

Plans d’évacuation
Je me suis demandé si mes carnets devaient rester des secrets de laboratoire. Des objets à ne pas montrer… ou à entrouvrir seulement de temps à autre. Savoir aussi par qui et pour qui ? Je me suis demandé s’il fallait les jeter parce qu’ils sentent trop la fabrique, le corpus testamentaire, le grain à moudre pour exégètes. J’ai peur d’un mausolée de papier qui envahirait mon espace et m’empêcherait de travailler. Car je dois reconnaître que les carnets s’inactivent peu à peu. D’outils qu’ils étaient ils finissent par faire tapisserie dans mes rayonnages. Avec leurs dos émiettés, leurs couvertures poussiéreuses et tâchées, ils pourraient bien reprendre la pose « brocante ». Par chance j’ai trouvé à mes carnets de nouveaux refuges, des havres d’une grande bienveillance et j’organise dès à présent les transferts. L’un est destiné à Michel Chomarat pour le fonds qui porte son nom à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon (182 carnets) et un autre à destination de Bruno Roy qui annonce une Fondation Fata Morgana.

Vases communicants
Les carnets partis, la place libérée dans mes rayonnages ne restera pas vide. Retour aux livres ! Il arrive ainsi que mes carnets de dessins ressurgissent sous la forme d’une édition, Harpo &, La Main courante, Baby Lone, Voix, Fata Morgana, etc. Elles prennent place aux côtés de leurs semblables et même très semblables : je veux parler de mes livres d’artiste si proches par leur forme et leurs contenus. Leur iconographie doit presque tout aux carnets qui les ont précédés et accompagnés dans leur élaboration. Un catalogue raisonné de ces livres, en préparation chez Michel Chomarat, témoignera bientôt de ce trafic récurrent.
Depuis que les livres d’artiste existent, il arrive comme je l’ai dit, qu’ils me servent de monnaie d’échange dans le circuit de la bouquinerie. J’y obtiens, sur le mode inédit de la retrouvaille, ces vieux carnets habités avec qui s’instaure presque avec obstination le dialogue de nos vivifiantes chimères.

Jean-Marc Scanreigh
avec Françoise Biver

texte paru dans :
Passion Privée N°8, ed. M. Chomarat, Lyon, 2001
Edition Cardinaux, Châtellerault, 2002